OS: I don’t give a shit

i don t give a shit

    Allongé dans l’herbe, je contemple les nuages. Il fait beau, le ciel est presque entièrement bleu. L’herbe chatouille mon dos mal protégé par mon t-shirt, sous la chaleur brûlante du soleil. L’air est chaud, j’ai soif. Je soupire. J’ai la flemme de bouger. Je suis bien, là. C’est rare… Alors je profite. Je préfère ne penser à rien, moi qui suis si chanceux. Je tends mes bras vers le ciel et observe mes mains en les imaginant pouvoir toucher ces nuages inaccessibles. Non, je ne pourrai jamais les atteindre. Je soupire encore. Ma vie est faite de soupirs. Mes bras fatiguent, je laisse tomber mes mains sur mon torse. J’aimerais ne pas être là. Ne jamais avoir existé. Ou exister pour de vrai, pas qu’à moitié.

    Je rentre chez moi et je tends l’oreille pour vérifier si quelqu’un est là. Personne. Je soupire. Je me déchausse, me dirige vers la cuisine et inspecte le contenu du frigo. Pfff… Encore vide. Je mangerai des nouilles instantanées. Sauf si j’ai la flemme. Dans ce cas, je ne mangerai rien. Je verrai.

    Je monte dans ma chambre, si on peut appeler ça une chambre. Pour certains, c’est un dépotoir. Pour moi, c’est un refuge. Je balance mon sac dans un coin et allume mon ordi. Je chatte avec mes amis, je regarde un animé téléchargé illégalement, je surfe.

    Mon ventre gargouille. Il faut dire qu’il est déjà vingt-deux heures passées et que je n’ai presque rien mangé de la journée. Je me motive pour descendre chauffer de l’eau pour mes nouilles. Je remplis la bouilloire et attends, en pianotant sur mon smartphone. J’entends la porte d’entrée.

  • Taehyung?!? Tu n’es pas couché? Qu’est-ce que tu fais debout à cette heure?
  • Maman, il n’est que dix heures et je suis au lycée, je peux gérer moi-même mes heures de sommeil…

    Elle ne répond rien. En même temps, qu’est-ce qu’elle pourrait me répondre? Il n’y a rien à répondre. Il faut qu’elle arrête de faire semblant de se préoccuper de moi alors qu’elle ne s’est jamais occupée de moi. Ça ne marche plus, je suis trop vieux. J’ai perdu mes espoirs puérils. C’est trop tard.

    Mon eau étant bouillante, j’en remplis mon bol de nouilles instantanées avant de remonter dans ma chambre, sans oublier de dire bonne nuit à ma mère. Dire bonne nuit est vital. Il faut rester poli. La politesse envers les aînés est plus importante que le bien-être des cadets. Quelle connerie. Arrivé à l’entrée de ma chambre, je prends soin d’enjamber tout ce qui traîne sans renverser le contenu de mon bol en plastique. Oui, je suis bordélique et j’en ai rien à foutre de ce qu’on peut penser de moi sur ce point. Je m’installe sur mon lit et commence à déguster mes nouilles. Mon regard se balade sur les différents recoins de ma chambre. On n’en voit presque plus le sol. Il y a des habits partout, des affaires de cours, mon bordel. Mon bureau est recouvert de pot de yaourts ou autres emballages, de bols et d’assiettes sales. Sauf sur mon ordi. Ben oui, je l’utilise mon ordi. La flemme de jeter ou de descendre les choses à la cuisine. Je le ferai plus tard. Sûrement lorsque je n’aurai plus de quoi manger. Au niveau de mon armoire, les habits sont à moitié étalés sur le sol, donnant le doute sur le fait qu’ils soient propres ou sales. Je m’en fous, de toute manière, je dois mettre un uniforme cinq jours sur sept et le week-end, je ne sors pas. Je continue à inspecter ma chambre jusqu’à tomber sur la seule partie où on peut apercevoir le sol. Un petit espace où j’ai fait tomber un bol en verre. Aillant la flemme de ramasser les débris, je l’ai laissé là. Ce petit espace épargné par le désordre montre à quel point il est haut, le sommet devant atteindre les cinquante centimètres. Au fil du temps, ces brisures de verre sont aussi devenues ma source d’oxygène. Oui, je m’automutile. Oui, c’est bizarre d’utiliser des bouts de verre mais j’ai aussi des lames dans mon sac. Personne ne le sait, personne ne l’a remarqué, que ce soient ceux que j’appelle « amis » ou ceux qui me font office de famille. En même temps, que pourraient-ils faire? Même moi, je ne sais pas pourquoi je fais ça. Je vis une vie plutôt confortable: j’ai encore mes deux parents même si je les vois peu voire pas, j’ai un grand frère même s’il a quitté le nid familial depuis longtemps, j’ai des amis même s’ils ne me connaissent pas vraiment, je me débrouille bien au niveau des études même si je ne fais pas ce que j’aime. Une vie presque parfaite. Et pourtant, je ressens comme un vide. J’ai l’impression que je ne suis pas moi. J’ai la sensation de jouer un rôle, de devoir calculer tous mes faits et gestes, de devoir tout prévoir. Comme si dans tous les cas, je ne serai jamais vraiment là. Comme si je n’étais qu’une illusion. Ou une coquille vide. Alors je me mutile. Dans ces moments, je quitte ce monde, je ne suis plus celui qui doit sourire, faire l’idiot, attirer l’attention de tout le monde, jouer le bouffon. Non, j’ai beau être seul, je suis moi. Ici, je n’existe pas vraiment. En tout cas, ce n’est pas moi.

    Mon bol est fini, je décide de faire mes devoirs. Je ne sais même pas pourquoi je me fatigue à les faire. J’attrape mon agenda et regarde ce qu’il y a à faire. Je bâcle mes devoirs, histoire de ne pas subir les remontrances de Jimin. Jimin? C’est mon meilleur ami. C’est quelqu’un qu’on pourrait qualifier d’intello. Mais lui non plus ne voit rien, il a beau sentir le vide en moi, il ne voit pas les cicatrices sur mon corps. Personne ne les voit. Ou personne ne veut les voir. Il n’y a que moi qui les regarde.

    Je regarde l’heure, une heure trente-six. Je dois me lever dans moins de six heures. Et merde. J’étais trop occupé à traînailler sur internet. Rien de productif. Mes amis, eux, sont couchés depuis longtemps.

    J’étouffe. Ça fait quinze minutes que je suis dans mon lit, à chercher le sommeil. Je me sens mal. Je tremble. J’ai envie de vomir. J’ai envie de hurler. J’ai envie de pleurer. Mais non. Je suis juste en boule sur mon lit. Non. Je ne ferai pas de bruit. Quand mes tremblements font mine de se calmer, je me lève et me dirige vers ma drogue. J’attrape un bout de verre et remonte ma manche. Ça va déjà mieux. Ces gestes m’apaisent car je sais ce qui va se passer après. Je me sentirai mieux. Je reviens sur mon lit et débouche ma bouteille d’alcool. Je ne veux pas que ça s’infecte alors je nettoie mon bout de verre avant de l’utiliser. Voilà, tout est prêt, il n’y a plus qu’à m’envoler. Je ferme les yeux, j’aime bien m’imaginer ailleurs dans ces moments. Là, je m’imagine en haut d’un arbre, proche de la cime. J’ai une vue magnifique sur toute la forêt. Je suis assis sur une branche, adossé contre le tronc. Je donne un coup sec pour déchiqueter une petite parcelle de mon avant-bras. Le sang coule le long de celui-ci pour finir sur ma main. La première perle de sang roule jusqu’à tomber dans le vide. J’aime bien cette idée de me vider depuis le haut d’un arbre. Je ferme les yeux, apaisé.

 

« Et on commence cette belle journée par le dernier titre de Bigb- »

    Putain ta gueule… Je donne un coup de pied dans mon radio réveil pour le faire taire. Je me suis endormi assis sur le lit, adossé sur le mur, le bout de verre toujours dans la main droite et du sang coagulé sur le bras gauche. Je soupire. Il va falloir nettoyer ça. Je commence par prendre une douche et j’en profite pour enlever le maximum de sang séché. Je reviens à poil dans ma chambre. M’en fous d’être nu, il n’y a personne chez moi, de toute façon, à cette heure. Je cherche l’alcool et le coton sur mon lit et commence à désinfecter ma plaie avant de la panser. Une fois fini, j’attrape un boxer que je juge propre dans un coin avant de mettre mon uniforme. Chemise blanche à manches longues, fuck la cravate, pantalon marron, veste marron avec le logo de l’établissement. Uniforme classique, quoi. Je commence à chercher des chaussettes partout mais n’en trouve pas une seule paire propre. Je me résigne donc à en piquer une paire dans la chambre de Jin. Qui est Jin? C’est mon grand frère. Seokjin en réalité. On a trois ans de différence. Il a quitté la maison car il est à la fac mais il a toujours sa chambre car il revient parfois le week-end… Donc il devrait y avoir des chaussettes. Je fouille dans ses tiroirs et en trouve une paire propre. L’avantage, avec Jin, c’est qu’il n’est pas bordélique, lui. Il est même plutôt maniaque. Chose exceptionnelle dans cette famille, à croire qu’il n’en fait pas partie. Sa chambre doit être l’endroit le plus propre de la maison. Mais en même temps, il est rarement la, alors c’est facile.

    Je reviens dans ma chambre pour attraper mes affaires de cours et me dirige vers la cuisine. Placards à moitié vides. J’avais zappé ce détail. Tant pis. Je vais juste me prendre un truc sur le chemin… si j’ai le temps. Je regarde l’heure sur mon portable et pile à ce moment, j’entends mon bus passer devant chez moi. Merde! Je suis en retard! Et voilà… Fais chier. Ça me soûle. Tout ça me saoule. Cette vie de merde me soûle. Ce vide me soûle. Mon regard s’attarde sur la bouteille de soju non entamée devant moi. Je décide de l’ouvrir et en bois quelques gorgées. Ça brûle la gorge, puis l’estomac. Je tousse. A quoi je m’attendais, franchement? Boire de l’alcool à jeun, comme ça… Et puis fuck. Tant pis. Je me force à en boire de nouveau. Ça agira plus vite et mieux comme ça.

    Vu que je suis à la bourre, je vais devoir aller en cours à vélo. J’attrape mon sac en courant à moitié jusqu’à l’entrée, je me chausse, et je sors. Je me dépêche de prendre mon vélo dans le local, et l’enfourche. Je jette un coup d’œil à l’heure, il me reste vingt minutes. Si je fonce, j’aurai peut-être une chance d’arriver à temps.
J’arrive en nage devant le lycée et me grouille d’attacher mon vélo. La cloche vient de sonner, je décide donc de me taper un sprint malgré mon essoufflement. Je ne suis pas très sportif, j’ai la flemme, et puis mes parents n’ont pas vraiment les sous pour m’inscrire a un club. Mais j’aime le vélo, et déteste la course. Lorsque j’arrive devant la porte fermée de ma salle de cours, j’ai l’impression que je vais cracher mes poumons. C’est douloureux. Ma tête tourne, je ne sais même pas si c’est l’alcool ou si c’est l’effort. Je toque, entre et m’excuse auprès de la prof qui me répond par un soupir. Elle est sympa, cette prof. Elle ne me demande jamais de prendre un billet de retard. Je m’assois au premier rang, près de la fenêtre, à côté de Jimin. Il me demande brièvement si ça va, je lui fais un sourire en lui mimant que je suis juste essoufflé. Il semble rassuré et se reconcentre sur le cours. Moi, j’écoute à peine. Ça ne m’intéresse pas. Ça me soûle d’être réduit à mes notes. A chaque fois que mon père prend de mes nouvelles, c’est pour me demander si tout va bien au niveau scolaire. Le reste on s’en fout. Donc fuck. Et j’ai sommeil. Et j’ai des vertiges à cause du soju. Et je déteste cette matière. Et j’en ai rien à foutre. Alors je me laisse bercer par la douce voix de la prof.

    Ça sonne, je me réveille en sursaut. Shit, je n’ai vraiment rien écouté. Oh et puis fuck. Pourtant, la prof est une des rares qui soit sympa avec moi donc j’aimerais bien faire attention à ce qu’elle dit. Mais bon, il a fallu que ce soit la prof d’histoire et je déteste l’histoire. Le cours suivant, c’est maths. Je sors mes affaires en sachant très bien que je suivrai à peine. J’ai la chance d’être bon dans cette matière… Si on peut appeler ça de la chance. Ce « don » m’a permis de ne pas avoir le choix sur mon avenir. Je ferai de longues études scientifiques, sinon ça sera du gâchis. Mes passions, rien à foutre. Le chant, je peux oublier. Trop instable, pas assez intellectuel, pas satisfaisant. Dans une famille de scientifiques, pas question d’avoir le petit dernier, celui qui a le plus de facilités, gâcher son potentiel dans une carrière de chanteur. Trop aléatoire. Et lâche comme je suis, je ne suis pas capable de faire semblant d’être mauvais. Je n’arrive pas à me résoudre à faire comme si je ne comprenais rien, à ne pas faire ces exercices qui me paraissent si simples. Un lâche, je vous dis.

    Le prof décide de rendre les copies du dernier contrôle, au grand désespoir de mes camarades de classe.

  • Park, 87/100. Dommage pour l’erreur de calcul au troisième exercice.
    Jimin se jette sur sa copie afin de chercher la fameuse faute. En effet, il a fait une erreur de signe toute bête, il aurait pu avoir la note maximale. Le problème est que ça faussait toute la suite de l’exercice… Ce prof est sadique. Il aurait pu lui accorder la moitié des points pour la méthode.

  • Connard…

  • Dis pas ça, je suis content de ma note, moi.

  • Ouais mais considérer que tout le reste de l’exo est faux pour un tout petit détail, c’est complètement con.

  • Je ferai plus attention la prochaine fois…

  • Mouais…

    Tsss… Le problème de Jimin, c’est qu’il a tendance à tellement stresser qu’il y a forcément un moment où son cerveau va dire stop et il va faire une étourderie comme celle-ci. Pourtant il bosse tellement! Sa famille est plus que modeste alors il joue sur les études pour avoir une chance de sortir de cette précarité.

  • Kim, 90/100. Vous pouvez m’expliquer pourquoi vous n’avez pas touché au dernier exercice?

  • Quel exercice?

  • Celui de la quatrième page!

  • Merde! Il y avait quatre pages?

  • Votre langage, Kim!

  • Et oui, il y avait quatre pages. Je me demande comment vous pouvez avoir d’aussi bonnes notes en étant aussi… étourdi. À moins que vous considériez que mon test ne vaut pas la peine d’être terminé? Que vous êtes trop bon?

    C’est ça, vas-y. Défoule toi sur moi, sale con. Et moi, comme d’hab, je ferme ma gueule. Et puis moi aussi, je suis con. De toute façon, j’ai bien compris que c’est ce qu’il voulait dire. Mais c’est la vérité, je suis vraiment con. Comment j’ai fait pour ne pas voir qu’il y avait quatre pages?!? En plus, je me suis assoupi à la fin car je n’avais plus rien à faire… Vraiment complètement con. Limite plus con que ce prof. Ah, d’ailleurs il a arrêté de s’acharner sur moi. Cool. Va emmerder quelqu’un d’autre et laisse-moi tranquille.

    Pause. J’ai senti des regards accusateurs durant tout le cours. Bande de connards. Vous pensez vraiment que j’ai fait exprès de ne pas faire le dernier exo? En même temps, si le prof le dit ouvertement, qu’est-ce qu’ils en ont à foutre de ce que je pense? C’est tellement plus facile de haïr quelqu’un. Tellement plus facile de rejeter la faute sur les autres. Ça me soûle. Les gens me saoulent. Les cours me saoulent. La vie me soûle. Mes mains se crispent sur ma copie que je déchire sur un coup de tête avant de sortir de la salle, en rogne. Fuck. Je me dirige vers les escaliers de secours, passe par une porte interdite car uniquement pour l’évacuation et j’arrive dans mon endroit à moi: une sorte de petite terrasse, au dernier étage, juste en dessous du toit. Personne ne vient ici… En même temps, c’est interdit. Du coup, je peux rester tranquille, au moins le temps de la pause. Je m’allonge par terre et regarde le ciel. Toujours inaccessible. J’ai beau tendre mes mains au maximum, je ne l’atteindrai pas. Je ne l’atteindrai jamais.

    Pause midi: bouffe de merde après une matinée de merde. Au moins, je peux voir mes amis. Je les observe. Hoseok fait le con pour faire rire Jimin, comme d’hab. Les deux se connaissent depuis tellement longtemps… Si je venais à disparaître, ils pourraient s’en remettre. Je m’inquiète surtout pour Jimin. Mais il y aura Hoseok pour lui. A côté d’eux, le petit JungKook se plaint de ses profs et de ses camarades de classe à NamJoon. De ce que je peux comprendre, il trouve que ce n’est pas adapté à sa personne et à ses capacités. Je sens que ça va partir en débat philosophique sur le fonctionnement de l’éducation coréenne. Je me concentre donc sur ce que j’ai dans mon assiette. Ça ne ressemble à rien, je ne sais même pas ce que c’est. Dégueulasse rien qu’à regarder. Ça ne me dit rien du tout alors je me contente de grignoter les accompagnements et le dessert. Honteux de jeter la majorité de ce qui se trouve sur mon plateau, j’y mets un peu le désordre pour faire croire que j’ai tout de même mangé un peu de tout. C’est con, mais ça fonctionne.

    Les cours de l’aprem sont aussi chiants que ceux du matin, ce qui fait que j’ai pu rattraper mes heures de sommeil. Au moment de la dernière sonnerie, mon ventre gargouille. Normal, je ne mange presque rien… et surtout, je n’ai ni mangé à midi, ni mangé ce matin. Et mon dernier repas est un pauvre bol de nouilles. Très équilibré tout ça. Je vais au distributeur et achète une de ces cochonneries qui se vendent comme des petits pains malgré les mises en garde du ministère de la santé. En voyant ce qu’il me reste dans mon portefeuille, je grimace. Il vaudrait mieux que j’achète en plus grosse quantité, ça me coûterait moins cher. Bon, tant pis, c’est acheté. Fuck. Au pire, je crèverai de faim. Je rigole à cette idée et m’installe à mon endroit favori, sur la terrasse, afin de manger cette merde.

  • Bingo! Sésame, ouvre-toi!

    Je sursaute à l’entente d’une voix et pars me cacher précipitamment dans un coin. Je jette un coup d’œil… C’est un élève! Je ne l’avais jamais vu… Bizarre. Pas que je fasse attention à tous les élèves présents mais bon, en deuxième année de lycée, les têtes me sont quand même vaguement familières vu que cet établissement est minuscule. J’observe l’intrus se poser dans un coin sans faire attention à ma présence. C’est un gars assez petit, tout frêle et assez pâle, comme s’il était malade. Il sort de sa poche plusieurs petits paquets et… se roule une clope?!? Mec! Tu ne peux pas sortir fumer dans la rue comme tout le monde au lieu devenir dans MON endroit?!?
En attendant, il allume sa clope et la fumée se dirige vers moi. Je tousse sans réussir à me retenir et il me remarque enfin. Bah ouais, je ne supporte pas la fumée vu que je ne fume pas. T’façon, j’ai pas les sous. Lui, il me regarde avec… Eh mais c’est quoi ce regard rempli de haine? Je ne t’ai rien fait, moi. C’est toi qui squatte mon endroit! Il se lève et se dirige vers moi. Il a beau être un peu plus petit que moi, il me fout les jetons, putain! Je recule jusqu’à buter sur le mur derrière moi. Il a un rictus et prend une longue latte avant de souffler toute la fumée sur moi. Je tousse et l’entends rire.

  • Bah alors petit, on n’aime pas cette chère Marie-Jeanne?

  • Q-Quoi? De qui t-tu parles?

  • La beuh, la marijuana, l’herbe, le cannabis… Bref, tu piges ou tu veux un dessin?

  • C’est pas une cigarette?

  • Bah non! Me dis pas que tu ne fais pas la différence!

  • M-Mais c’est illégal!

    Il me regarde surpris avant d’éclater de rire. Je rêve ou il se fout de ma gueule?

  • Haha! Mais t’es trop coincé ma parole!

  • Eh! Je ne suis pas coincé!

  • Oh que si. Allez, tiens, essaie.

  • N-Non merci.

    J’ai peur. Il met la… « clope » devant moi. Je n’ai jamais touché aux drogues de toute ma vie. Et puis, je ne connais pas ce mec. Je ne sais même pas comment il s’appelle. Si ça se trouve, c’est super dangereux. Bon. Après, finalement, il n’a pas l’air si méchant. Et puis, il en a fumé lui aussi et il n’est pas en train de courir partout à poil. Donc c’est que ce n’est pas si dangereux, non?

  • Allez, arrête de réfléchir et essaie. C’est génial, tu verras.

    Bon. Fuck. Tant pis. Je le fais.

    Sans même chercher à utiliser mes mains, je profite du fait qu’il l’ait mis juste devant moi pour directement me servir. J’attrape le bout entre mes lèvres et inspire de toute mes forces car je sens une résistance, comme si je devais respirer par une paille. Je sens la fumée entrer dans ma bouche en me picotant la langue au passage, puis ma gorge, puis… Je le repousse brusquement pour cracher mes poumons. Putain, ça brûle!

  • Haha! N’en prend pas autant d’un coup, si c’est ta première fois!

    Putain… Je suis en train de tousser à en crever et lui, il se marre. Quand j’arrive enfin à me calmer, il m’explique comment faire.

  • Regarde. Vu que c’est ta première, il ne faut pas en prendre trop. Tu aspires juste assez pour remplir ta bouche et après, tu inspires un grand coup avec la bouche ouverte. Je te montre.

    Il porte sa clope à la bouche et je vois le bout rougir pendant une demi-seconde. Il ouvre la bouche et laisse sortir la fumée, tout doucement. C’est beau… La fumée ondule lentement au-dessus de lui. Je veux faire pareil.

  • Tu vois, là, je n’ai presque pas tiré. La fumée n’a même pas atteint ma gorge. Et après…

    Il recommence mais cette fois, quand il ouvre la bouche, aucune fumée ne sort. À la place, je le vois clairement prendre une grande bouffée d’air. Puis, il souffle le tout. Cette fois, la fumée ressemble à un gros brouillard. Moins beau. Je crois que j’ai compris le principe.

  • T’essaie?

  • Mmh…

    Il me tend sa clope, un sourire amical aux lèvres. Je l’attrape doucement, j’hésite encore. Je lève mon regard vers lui. Il ne dit rien et attend. Il ne fait que me regarder. Sans juger, sans méchanceté, sans pitié, sans quoi que ce soit de négatif en fait. C’est bizarre vu qu’il fait plutôt peur au premier abord.

    Et puis fuck. Je me lance. Je porte la « cigarette » à mes lèvres et aspire de quoi remplir ma bouche, un peu comme quand je pique à boire à Jin, en lui assurant que je ne prends qu’une gorgée qui au final, ressemble plutôt à une bouchée. Puis, j’ouvre lentement la bouche et laisse sortir un peu la fumée. Cette fumée me berce, m’hypnotise. Enfin, je me décide à aspirer un grand coup. L’air mélangé à la fumée s’engouffre dans ma gorge puis mes poumons. C’est plus doux, cette fois. Je ne ressens pas un besoin de tousser aussi fort que tout à l’heure. Ça pique mais je me retiens. Les poumons remplis, je souffle pour les vider. Je remonte mon regard vers… Bah je ne connais toujours pas son nom. Il sourit. Ça adoucit ses traits. Il reprend sa clope et fume un peu.

  • Alors? Tu aimes?

  • Je ne sais pas…

  • Attends un peu, tu verras.

    Il s’adosse contre le mur, à côté de moi et se laisse glisser jusqu’à se retrouver assis par terre. Moi, je l’observe, toujours debout. Mais assez rapidement, ma tête commence à tourner et je me laisse tomber à mon tour. Je me sens… Détendu. Un peu comme quand je regarde les nuages… Ou comme quand je me mutile. Une sorte de vide dans ma tête s’installe. Ça me fait du bien.

  • T’en reveux?

  • Mmh…

    Il me tend sa clope que j’attrape et porte tout de suite à mes lèvres. Cette fois, je n’hésite pas. Lorsque je sens la fumée entrer dans mes poumons, je ressens une certaine satisfaction. Ça fait du bien, ça détend, j’aime.

  • Et maintenant? T’aimes?

  • Je crois…

  • Haha! Attention, on devient vite accro.

  • Mais ça permet de s’évader un peu…

  • Oui…

    Puis on ne parle plus. Ça ne sert à rien de parler. Pas besoin. De temps en temps, il me laisse « tirer » un peu. Quand on finit la clope, on reste là. Assis par terre. À ne rien faire. Moi qui aime être seul et qui pourtant déteste la solitude, je me sens bien. J’ai l’impression d’être seul, mais sans me sentir seul. Putain, je dis de la merde. Mais je me sens bien. Je n’ai pas à faire semblant. Je plane. J’atteins les nuages, enfin.

    Au bout d’un moment, il se lève. Je le regarde récupérer ses affaires puis se diriger vers moi.

  • Ça va aller?

  • Mmmh…

  • Ok, cool. Bon. Moi, j’y vais. Salut!

  • … Salut…

    Et il s’en va, me laissant planer. Je ne connais toujours pas son nom. Mais pour le moment, je suis trop bien, assis, là, pour pouvoir me tracasser avec ça.

    Putain ce que ça fait du bien…

    Je joue avec la fumée qui s’échappe de ma bouche. Ça fait maintenant une semaine que je vois ce gars et que je fume avec lui, toujours au même endroit, qui est devenu notre endroit. Je ne connais toujours pas son nom mais je me sens bien avec lui. Pas besoin de parler, pas besoin de se sentir mal, juste planer et toucher les nuages… de fumée. On est lundi, je n’ai pas pu fumer du weekend, ça m’avait manqué. Lorsque je fume, je me sens bien. Pas besoin de me couper pour dormir. Mais ce weekend, j’ai dû reprendre mes vieilles habitudes alors j’attendais avec impatience ce moment.

    Je le regarde, il est allongé à côté de moi et me regarde lui aussi. En fait, il est assez beau malgré son teint de drogué… Ses lèvres semblent tellement douces… Lorsque la fumée s’ en échappe, elles deviennent si attirantes que je pourrais passer des heures à les observer. Mais lorsque le joint est fini, c’est toujours lui qui part en premier. Il me laisse là, dans ma contemplation des nuages, dans ma rêverie. Au final, je suis à chaque fois le premier arrivé et le dernier parti. Mais je sais qu’il reviendra le lendemain, comme à chaque fois depuis une semaine. Lorsqu’il me passe le joint, je lève le bras pour l’attraper mais je n’ai pas le temps de finir mon geste. Il se redresse et remet la clope entre ses lèvres roses. Il attrape mon poignet et soulève ma manche. Merde! Comment il a deviné?

  • Attends, ce n’est pas ce que tu crois…

  • Ah bon? Parce que tu sais ce que je pense?

    Il me lance un regard froid. Je n’ose pas répondre. Il soupire, remet dans son bec sa clope qu’il avait enlevée pour parler et passe ses doigts sur mes plaies. Ça me fait frissonner. Il y a tellement de douceur dans ses gestes… Ça contraste beaucoup avec la froideur avec laquelle il me parle ou me regarde. Il caresse mon bras, mes yeux alternent entre lui et ses mains, ses doigts si doux. D’un coup, il s’arrête et me tend le joint.

  • Tiens, fume.

  • M-Merci…

  • Il me fixe un moment avant de se lever.

  • Tu peux finir.

  • Tu t’en vas?

  • Ouais.

  • N-Non!

    Je me sens mal… Pourquoi il part? À cause de mes plaies? Il me regarde froidement, durement, cruellement. Il me fait peur, comme la première fois que je l’ai vu.

  • Je… Non…. S’ il te plaît, reste. Ne me laisse pas…

    Mes larmes coulent toutes seules, sans que je puisse les retenir. Pourquoi je me sens aussi mal? Pourquoi je ne veux pas qu’il parte? Je ne le connais même pas et je suis en train de pleurer comme un gosse pour qu’il reste avec moi. Il souffle un grand coup et se rassoie en face de moi. Il me prend la clope et… Clac! Ma tête tourne violemment vers la droite et ma joue gauche me pique.

  • Ne te refais plus jamais ça si tu n’en veux pas une autre.

    Il me fixe, sa voix est dure. Je ne sais pas quoi dire. Je me sens mal, super mal, vraiment. La surprise fait place à la culpabilité. Je ne me suis jamais senti coupable alors pourquoi? Pourquoi face à ce gars dont je ne connais même pas le nom, je me sens si mal? Mes larmes continuent de couler et les sanglots apparaissent rapidement. Putain, je chiale. Merde! Et en plus, ça ne s’arrête pas. J’ai honte, je me cache la figure. Finalement, je préfère qu’il parte et qu’il ne me voie pas comme ça. Je n’arrive pas du tout à me calmer. Un peu comme si tout ce que je gardais en moi sortait enfin. Je me recroqueville et me décide à me lâcher. Fuck. De toute façon, il a dû partir. Et puis je suis incapable de me retenir. Ma poitrine se sert, je tousse tellement je pleure. Au moment où j’ai l’impression que mon corps est en train de se comprimer, je sens des bras m’entourer. Merde! Il n’est pas parti? Il me caresse le dos, doucement, jusqu’à ce que je me calme. Au bout de quelques minutes, je ne suis plus qu’en train de renifler dans ses bras. Je me suis agrippé à ses habits sans même m’en rendre compte. Je suis bien là. Je n’ai pas envie de le lâcher. J’enfonce mon visage dans sa chemise. Il sent bon…

    Au bout d’un moment, je me calme. Je me calme enfin. Je suis toujours dans ses bras, je suis toujours accroché à lui, j’ai toujours le visage enfoui dans sa chemise. Merde. J’ai dû la crasser. Lui, il me garde dans ses bras en me caressant discrètement le dos avec son pouce droit. Je reste dans ses bras si frêles, si fins, et qui pourtant me paraissent si invincibles, si protecteurs. Je n’ose même pas relever la tête. J’ai honte. Et puis, je suis trop bien, là. Mais tout a une fin. Assez rapidement, il me demande si je me suis calmé. Je hoche timidement la tête en guise de réponse et appréhende la suite. J’ai peur qu’il parte, j’ai peur qu’il me laisse. Il desserre son étreinte et commence à se reculer, mais je m’accroche encore plus.

  • Je… Ne me laisse pas… S’il te plaît… Ne m’abandonne pas…

    Mes mots sont à peine audibles, ma voix est rauque, j’ai du mal à parler. Une boule se forme dans ma gorge et mes larmes menacent à nouveau de couler.

  • Je ne compte pas t’abandonner. Mais il faut qu’on parle.

    Sa voix est à la fois douce et froide. Un frisson me parcourt l’échine, ma gorge se noue et mon ventre se tord mais je le lâche quand même. Il se recule. Je n’ose pas le regarder. Je fixe le sol, en reniflant.

  • Regarde-moi.

    Je n’ose pas. Je secoue la tête et recule d’un centimètre. Tout a l’heure, je ne voulais pas le lâcher. Maintenant, j’ai envie de fuir. N’importe quoi. Il s’approche, m’attrape le menton et me force à relever la tête. Je ferme les yeux. J’ai peur d’affronter son regard. Je le sens s’approcher. Si près que je peux sentir son souffle sur mes lèvres. Pourquoi il est aussi près? Mais bizarrement, ça ne me gêne pas. Tout doucement, je sens ses lèvres se poser sur les miennes. Lentement, délicatement. C’est doux… Tellement doux que je me laisse faire. Puis, il se retire. Dommage. J’aimais le contact de ses lèvres. J’aimais la douceur de son geste.

  • Maintenant, regarde-moi.

    Son ton est redevenu froid mais j’obéis. Je n’arrive pas à déchiffrer son expression. On se fixe un moment puis il soupire. Tiens, ce n’est pas moi qui ai soupiré, pour une fois.

  • Bon, écoute. Je préfère te le dire dès maintenant. Je ne suis pas vraiment le genre de personne à fréquenter, t’as dû le deviner vu ce qu’on fume. Là, tu commences déjà à devenir important pour moi. Mais je ne veux pas que tu souffres à cause de moi. Je… Je n’accepte pas que tu te fasses du mal, comme ça. Et puis, tu m’attires aussi. Mais ça aussi, t’as du le deviner. Mais j’insiste sur le fait que je ne suis pas quelqu’un de fréquentable. J’ai pas spécialement envie de t’entraîner dans ma merde, vu tes bras, il semble que t’aies déjà assez de problèmes.

    Attends. Mais qu’est-ce qu’il raconte, là? Il veut dire quoi au juste? Je croyais qu’il ne m’abandonnait pas?

  • Bref. Ça ne fait qu’une semaine qu’on se connaît. Et puis, on ne s’est même pas présentés ni rien. Donc si tu veux, on peut arr-

  • NON! Non! Non! Non! Tu as dit que tu ne m’abandonnerais pas!

  • Je ne t-

  • Non! T’as pas le droit! Je t’ai fait confiance! Je m’en fous d’être entraîné! Je veux que tu restes avec moi… S’il te plaît…

    Et voilà, je me remets à pleurer. Il vient de me dire qu’il ne m’abandonnerait pas et il veut me laisser juste après.

  • Je… Mais ça ne te fait rien ce que j’ai fait tout à l’heure?

  • De quoi?

  • … Bah… Quand t’avais les yeux fermés… Quand j’ai… Enfin… Quand je t’ai…

    Il rougit. Ah! Il parle du baiser?

  • Mais je suis pas homophobe!

    Il ouvre grand les yeux. Je suis presque vexé. Il a l’air surpris par ma réaction.

  • Je ne te fais pas peur? Je ne te dégoûte pas?

  • Bah non, pourquoi?

  • Bah… En Corée du Sud, c’est assez mal vu…

  • M’en fous, moi. T’es attiré par qui tu veux!

  • Mais là, c’est toi, qui m’attires. Ça ne te fait pas peur?

  • Mais pourquoi ça me ferait peur?

  • Bah je sais pas, la plupart des mecs ont peur que je leur refile ma maladie ou que je les encule par surprise, ou chais pas…

  • Déjà, c’est pas une maladie. C’est comme les sushis, soit t’aimes, soit t’aimes pas. Mais c’est pas parce que t’aimes pas que la personne à côté ne va plus aimer! Et puis, je te vois mal m’enculer, là, maintenant… On est tous les deux habillés!

    J’en reviens pas. Il y a dix minutes, il me foutait une gifle et je chialais dans ses bras. Et maintenant, je suis limite en train de l’engueuler. Et lui, il parait fragile tout d’un coup. Comme si son orientation sexuelle était un sujet qui pouvait lui faire perdre toute sa puissance, toute son énergie. Un peu comme Superman devant la cryptonite.

  • Mais tu les sors d’où ces conneries?

  • Bah je les ai vécues, ces “conneries” comme tu dis.

    Son ton est glacial.

  • Bref. Tu devrais t’éloigner de moi.

  • Mais pourquoi?

  • Tout simplement parce que tu m’attires. Et que j’attire les emmerdes. Et tu n’as pas besoin d’emmerdes supplémentaires.

    Sa voix est redevenue dure. Mais il se force. Ça se voit. Enfin je le vois. Je le sens.

  • M’en fous des emmerdes.

  • Ah bon?

    Un rictus déforme ses lèvres et il m’attrape violemment le bras gauche. Sans que j’aie le temps de réagir, il soulève ma manche et appuie sur mes cicatrices les plus récentes. Je gémis de douleur.

  • Ton bras n’a pas l’air d’accord avec toi. Il n’a pas l’air de s’en foutre, lui, des emmerdes!

    J’essaie de libérer mon bras mais il le serre encore plus fort, ce qui me fait lâcher un petit cri.

  • Aïe! Arrête, tu me fais mal!

  • Tu sais que si tu restes avec moi, tu auras encore plus envie de faire ça? Tu sais que tu auras encore plus mal? Tu sais que je ne te laisserai pas faire? Jamais! Tu le sais, ça???

    Il devient fou. Il fait peur. Mais je n’ai pas peur.

  • Parce que c’est hors de question que je traîne avec quelqu’un qui s’abîme le corps comme ça!

  • Mais qu’est-ce que t’en a à foutre??? C’est MON corps!!!

  • ET BAH SI TU RESTES AVEC MOI, ÇA DEVIENDRA AUSSI LE MIEN!

    Wow. Sa phrase vient de me calmer. Wow. Il me fixe, hors de lui. Wow. On dirait que ses yeux vont sortir de leurs orbites. Il continue à me broyer le bras. Ça fait mal, mais je m’en fous royalement, la. J’observe ses yeux. Au-delà de la colère, je perçois de la peur, de la détresse, de la solitude… Il respire fortement, sûrement à cause de l’énervement. Je baisse mes yeux sur ses lèvres. Elles sont entrouvertes, toujours aussi attirantes. Et puis, j’ai la confirmation, elles sont douces, encore plus que ce que j’imaginais. Il faut que je les touche à nouveau. Il le faut. Alors sans réfléchir davantage, je m’avance vers lui et pose mes lèvres sur les siennes. Il semble surpris. Même moi, je suis surpris. Mais ses lèvres m’appellent. Et maintenant que je peux les sentir de nouveau, je ne veux plus m’en détacher. Ma main droite s’accroche de nouveau à sa chemise, nos lèvres ne bougent même pas, il desserre un peu son emprise et on reste là, immobiles, les lèvres délicatement collées les unes aux autres. On profite. Je profite. C’est doux. Incroyablement doux.

    Finalement, je décide de mettre fin à notre baiser. Il reste immobile, comme sous le choc. Il a les yeux ouverts dans le vide, son cerveau semble s’être arrêté. Je résiste à l’envie de l’embrasser de nouveau et à la place, range mes affaires. Avant de partir, je lui lance un dernier regard.

  • S’il te plaît, ne m’abandonne pas. Je veux bien me donner à toi si tu me promets de ne jamais m’abandonner. J’ai besoin de toi. C’est bizarre mais c’est vrai. Avec toi, je n’ai pas besoin de me couper. Alors, j’espère que tu reviendras demain.

    Puis je décide de rentrer chez moi, la peur au ventre de ne pas le revoir demain.

    Je suis fou. Vraiment fou. Je ne sais pas ce qui m’a pris de faire ça. En plus, je suis parti. Mais quel con! Et comme le con que je suis, je suis incapable de dormir. Je mate le radio réveil: il est plus de trois heures. Fuck. Je vais encore avoir du mal demain.

    J’ai beau essayer, je ne trouve pas sommeil. Nan. Pas possible. Je suis trop préoccupé. Je tourne et me retourne sans cesse dans mon lit. C’est impossible de ne pas repenser à tout à l’heure. Impossible. Impossible de dormir. J’allume ma lampe de chevet et mon regard se pose sur ma drogue. Avec ça, je suis sûr et certain que je pourrai dormir. Mais il ne veut pas que je fasse ça. Mais si ça se trouve, il ne sera plus la demain. Peut-être qu’il me laissera. Comme tout le monde. Car au final, je sais que je n’existe pas réellement aux yeux du monde. Je suis un fantôme. Je suis comme cette fumée à moitié translucide chargée d’addictifs.

    L’angoisse monte. Et m’étouffe. C’est vrai qu’au final, lui, il n’a pas besoin de moi. Lui, il peut continuer sa vie. Faire comme si je n’avais jamais existé. Alors que moi… Moi aussi, en réalité. Je peux reprendre mes habitudes, troquer de nouveau le joint contre le sang. Mais le joint était plus tendre, et ses lèvres plus douces…

    Une larme coule sur ma joue. Je renifle ma solitude tandis que mes mains se dirigent vers leurs bourreaux. Je suffoque, ma détresse me retourne l’estomac, je panique, et sans préparation, je me lacère le bras gauche.

    Libération. Le sang coule. Je souffle. Je recoupe. J’inspire. L’oxygène revient au fur et à mesure que le sang s’échappe. Je respire. Je vis. Je me calme. Et quelques entailles plus tard, je m’endors, enfin.

    Dernier cours de la journée, impossible de me concentrer. Impossible de suivre ce cours que je ne suis jamais. Impossible de dormir comme à mon habitude.

    J’ai peur. Il ne sera peut-être pas là. Il m’aura peut être laissé. Je ne sais pas. J’ai beau me dire qu’il ne faut surtout pas, j’espère. J’espère le voir, ses joints et ses lèvres. Ses nuages et sa présence. Putain! Pourquoi je me crée de faux espoirs comme ça? Jimin, sûrement excédé par mon comportement depuis ce matin, me chuchote:

  • Tae, qu’est ce qui se passe? Depuis ce matin, tu as la bougeotte…

    En effet, je ne tiens pas sur ma chaise. Je gigote, réajuste ma position, croise les jambes, les décroise, bouge involontairement ma jambe comme le stressé de la vie que je suis. Tout en oubliant pas de soupirer toutes les deux minutes.

  • Si quelque chose ne va pas, tu peux m’en parler tu s-

  • Ça va, t’inquiète.

    Mon ton est froid. Je n’utilise presque jamais ce ton avec Jimin.

  • D-D’accord… Désolé.

    Il baisse la tête, je m’en veux. Je ne voulais pas le blesser. Je bafouille.

  • T’excuse pas, c’est moi. Désolé. Ça va, t’inquiète!

    Je lui souris en montrant toutes mes dents. Mon sourire factice favori, celui qui passe le mieux, celui qui rend son sourire à Jimin. Jimin et son sourire innocent. Son sourire que je veux préserver. Son sourire que je veux à tout prix protéger. Une fois qu’il se reconcentre sur le cours, j’attrape mon poignet gauche et le serre fort en enfonçant le reste de mes ongles rongés dans ma peau déjà meurtrie. Je m’arrête de respirer pour ne pas suffoquer et me concentre sur la douleur. Je ferme les yeux.

    Une main se pose sur mon épaule. Je sursaute.

  • T’es sûr que ça va?

  • Ah! Oui, t’inquiète, j’ai juste mal au ventre. Je crois qu’il y a un truc qui est mal passé ce midi. Il faut que j’aille aux toilettes. Haha…

  • Oh! C’est pour ça que tu es comme ça depuis tout à l’heure! Fallait le dire! Ça va sonner, je pense que tu peux commencer à ranger tes affaires.

    En effet, dès que je finis de mettre mes affaires dans mon sac, ça sonne. Je me précipite pour sortir après avoir salué Jimin. Il ne s’inquiète pas, il doit penser que j’ai la chiasse.

    Je cours jusqu’à la porte donnant sur la terrasse et m’arrête essoufflé devant la porte. Je n’ose pas continuer. Je n’ose pas ouvrir. Et s’il ne venait pas? Et si tout ça était vraiment fini?

    J’avale ma salive avec peine et vérifie si j’ai bien mes lames dans mon sac. Au cas où. Elles sont bien là. Et elles seront là s’il ne vient pas. Elles ne m’abandonneront pas, elles. Elles ne m’abandonneront jamais. Je me décide à ouvrir la porte. J’arrive donc sur la terrasse. Personne. J’avance de quelque pas et regarde autour de moi. A droite, personne. A gauche, personne. Mon cœur se comprime. Mes jambes lâchent. Je me laisse tomber par terre. Mes larmes dévalent mes joues. Qu’est-ce que j’espérais, franchement, putain ? Qu’est-ce que je suis con!

  • Je peux savoir pourquoi tu chiales?

    Je lâche un cri de surprise et me retourne, apeuré.

    Il est là. Adossé contre le mur. A côté de la porte. Il est là.

  • T-tu… que… Qu’est-ce que tu fais la?

  • J’ai séché mon aprèm car je ne voulais pas arriver en retard à un rendez-vous dont je ne connaissais pas l’horaire.

  • Hein?

  • Je ne savais pas à quelle heure tu finissais donc je t’ai attendu.

  • Tu as séché l’aprèm entière?

  • Ouais. Tu sais, que tu sèches une heure ou la demi-journée, ça revient au même pour ces cons de l’administration alors autant ne pas se faire chier et carrément sécher la demi-journée.

  • M-mais…

  • T’as pas répondu.

  • Hein?

  • Pourquoi tu pleures?

  • J-je…

  • Tu pensais que je n’allais pas venir?

  • Et si j’avais fini plus tard? Et si j’étais tout bêtement en cours ? T’aurais fait quoi?

  • T’allais faire quoi, là, après avoir pleuré?

    Je n’ose plus répondre. Il a lu dans mes pensées. Je me rends compte que j’ai déjà la main dans mon sac, prêt à attraper de quoi me calmer.

  • Réponds-moi.

  • N-non…

    Son ton est glacial. Son regard meurtrier. Il s’avance lentement vers moi et s’accroupit pour se retrouver à ma hauteur.

  • C’est ta dernière chance. Réponds. Sinon, je pars.

    Je reste immobile. Je n’arrive pas à bouger. Je n’arrive pas à réfléchir. Rien. Ses paroles semblent restées coincée sur leur chemin vers mon cerveau qui semble avoir planté.

  • OK. Je m’en vais alors.

  • NON!!!!

    Je me jette sur lui et tire sur son bras pour le retenir.

  • Alors réponds-moi.

    Je baisse la tête. Je n’ose pas. Cette honte inexpliquée revient à la charge et me bloque les cordes vocales. Il soupire et commence à se défaire. Je panique. Ça débloque tout.

  • J’allais me couper! Voilà! T’es content???

    Il se retourne et lève la main. Il m’effraie. Son expression faciale est terrifiante. Il va encore me frapper. Sous la peur, je ferme les yeux. Mais ma joue reste intacte. A la place, je sens qu’il m’attrape le bras gauche et qu’il relève ma manche.

  • N-Non!!!

  • Quoi? T’as honte? Laisse-moi rire…

    Il me fusille du regard et a un sale rictus plaqué sur ses lèvres. Je n’ose plus protester. Mes muscles se relâchent et je me laisse faire. En voyant mes plaies toutes fraîches, il soupire de nouveau. Encore une fois, ce n’est pas moi qui soupire.

  • Quand?

  • Hein?

  • Elles datent de quand?

  • MAIS RÉPONDS-MOI, MERDE!!!

    Je sursaute.

  • H-Hier soir.

    Il souffle très fort. Son haleine sens le tabac. Bizarrement, j’aime.

  • Putain… Mais qu’est-ce que tu ne comprends pas dans “je ne veux pas que tu t’abîmes”???

    Il me lâche brusquement et avant même que j’aie le temps de le retenir, il balance un coup de poing dans la porte, en criant. Puis, il se laisse tomber sur le sol, essoufflé. Il s’attrape les cheveux et hurle encore. Il bouge encore un moment dans tous les sens, me laissant interdit devant ce spectacle.

  • Pardon.

  • Hein?

  • C’est à cause de moi que tu t’es fait ça, hein? C’est parce que tu flippais, non?

    Je n’arrive pas à répondre. Pourquoi est-ce qu’il se considère coupable alors que ce sont mes actes? Il se lève et crie de nouveau de frustration. Mes larmes coulent. Il s’approche et me tient le visage avec ses deux mains. Fermement mais sans me faire mal.

  • Promets-moi. Promets-moi que c’est la dernière fois que tu t’abîmes comme ça. Promets-moi que tant que je serai avec toi, tu ne recommenceras pas. Promets-le. Et moi, en échange, je te promets de ne jamais t’abandonner. Mais promets-moi. Je t’en supplie…

    Ses yeux brillent. Son regard est fixé dans le mien et attend une réponse. Alors je force le passage dans ma gorge nouée et je souffle.

  • D’accord… Promis…

    Son visage s’illumine. Il sourit. Ça crée une vague de bonheur qui se répand dans mon corps, dans mes membres, jusqu’au bout de mes doigts à travers un frisson de plaisir. Il soupire de soulagement. Son regard se baisse sur mes lèvres et il approche son visage du mien. Je ferme instinctivement les yeux. Je sens ses lèvres. Douces. Puis elles s’en vont pour mieux revenir plus tard. Juste le temps d’annoncer:

  • Au fait, moi c’est Yoongi. Min Yoongi.

 

Publicités

Publié le 16 février 2016, dans One Shots, et tagué , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :