Je ne suis pas dans un film 2.0

Jenesuispasdansunfilmcouv

   Je ne suis pas dans un film. Pourtant, j’aimerais bien. Mais non. Je ne peux ni rembobiner, ni changer l’histoire, ni appuyer sur pause.

Je t’ai vu.

    Tu me diras, on se connaît depuis tellement d’années. On se connait presque par cœur, d’ailleurs. Je connais tes manies, tu connais mes phobies. Petits, on se tenait la main. En grandissant, c’est devenu interdit. Pourtant, j’aimais ta main. Elle était chaude, rassurante. C’est toi qui me relevais. Toi qui me protégeais. Pourtant, c’est moi le plus âgé de nous deux. J’aurais dû être le plus fort. Mais non. Tu as toujours été doué pour tout. Et puis tu étais beau. Tellement beau.

Mais elle est arrivée.

    Tu es tombé de plus en plus amoureux. Tu ne faisais que la regarder. Je ne faisais que te regarder la regarder. Je t’ai vu. Je t’ai vu chuter. Dégringoler dans ce gouffre sans fin qu’est l’amour. Oui, je m’y connais. J’en ai déjà atteint le fond: je t’aime.

Je marche.

Seul.

    Tu n’es plus là. Si je tombe, tu ne me relèveras pas. Si j’ai peur, tu ne me rassureras pas. Je suis dans le noir. Je rentre de la veillée. Ta veillée. Je n’ai pas pu rester jusqu’au bout. Il ne fait même pas encore jour. Mais je n’en pouvais plus. J’étouffais. Tout le monde te pleurait. Tout me rappelait que tu es parti. Que maintenant, je suis seul.

    J’erre. Je ne sais pas où je vais. Je marche pour marcher. On me dit d’avancer, mais non. Je ne veux pas. Pas sans toi. Alors, pour leur faire plaisir, je marche. C’est une manière d’avancer, non ? Probablement.

    Je passe devant ce parc où l’on s’est rencontré.

    Tu pleurais car tu étais tombé. Ta maman était au téléphone. Je suis venu vers toi et, du haut de mes sept ans, je t’ai tendu la main pour t’aider à te relever. Ce fut la seule fois où j’ai pu te protéger, t’aider.

« Ça va ? Tu ne t’es pas fait trop mal ?
— Si… J’ai les genoux qui saignent… Maman… Je veux ma maman…
— Ma maman, elle dit qu’il faut mettre de l’eau dessus parce que sinon, ça s’infecte. »

    J’ai entraîné le petit garçon de cinq ans que tu étais jusqu’à la fontaine, et j’ai lavé tes plaies.

« Tu t’es fait mal comment ?
— J’ai essayé de monter sur l’arbre mais je suis tombé.
— Ma maman elle dit qu’il ne faut pas monter aux arbres parce que c’est dangereux.
— Ma maman aussi mais j’aime bien monter aux arbres.
— Moi j’ai trop peur. »

    Tu m’as regardé bizarrement et je m’attendais à ce que tu te moques de moi. Comme les autres. Mais tu m’as fait un grand sourire. Tu as accepté la différence qu’il y avait entre nous deux.

    Et voilà. On était amis. Bien sûr, à cet âge, on devient ami avec n’importe qui. Pourtant, ça a tenu. Miraculeusement tenu. Personne ne comprenait pourquoi on était amis. Toi, le surdoué hyperactif. Moi, le trouillard introverti. Mais on était amis. Les meilleurs amis.

    Les années étaient passées mais on avions continué à venir dans ce parc. On l’aimait bien, ce parc. C’était notre parc. Notre endroit à nous, l’endroit où nous nous étions rencontrés.

Puis, elle est arrivée.

    Elle. Celle qui a volé ton regard. Ton cœur. Ton âme. Et maintenant, ta vie. Celle qui a fait de toi ce pantin aveugle. Celle qui t’a détruit. Tu as commencé à l’amener dans cet endroit. Alors, moi, je l’ai fui. Sa présence souillait notre lieu. Non, je ne l’aimais pas. Elle te manipulait. Toute ta vie semblait dépendre d’elle. Finalement, c’était vraiment le cas.

Un démon à l’allure de princesse.

    Oui, voilà ce qu’elle était. Une parfaite illusion. Elle semblait si délicate, si fragile, si attentionnée. Mais c’était une vipère, une mante religieuse, une veuve noire. Elle te faisait marcher. Toi, tu courais. Quel idiot. Quel imbécile tu faisais. Et j’étais encore pire. Je n’arrivais pas à te réveiller.

J’arrive devant notre ancien collège.

    C’est devant cette grille qu’elle a daigné te parler. Toi qui étais si fort, si courageux, si téméraire, tu devenais moins que rien devant elle. Tu rougissais comme une adolescente en chaleur. Tu étais pitoyable. Et elle adorait ça.

    Oui, je t’en veux. Tu ne m’as pas écouté. Tu m’as même abandonné. J’ai essayé de t’ouvrir les yeux. Mais elle les avait déjà crevés. Et puis, qui d’autre que toi, le plus populaire du collège, pouvait sortir avec la plus belle, la plus inaccessible, la plus idolâtrée? Tu étais le prince, elle était la princesse. Pourtant, une fois couronnés roi et reine, elle n’a pas hésité à te poignarder.

Me voila devant chez elle.

    Combien de fois t’ai-je vu adossé à ce muret, attendant qu’elle te pardonne d’avoir gardé un peu d’amour propre?  Combien d’heures t’ai-je tenu compagnie devant cette maison refusant te laisser seul? Au collège puis au lycée, vous étiez le couple parfait. Vous étiez enviés, adulés. Mais moi, tu ne pouvais pas me duper. Moi, je voyais que ce n’était qu’une façade. Moi, je voyais ta détresse. Celle que même toi tu ne voyais pas. Moi, je te voyais sombrer. Car je te regardais, toi. Je n’avais d’yeux que pour toi, et toi, tu n’avais d’yeux que pour elle. Mais elle? Elle ne se souciait bien sûr que d’elle-même. Elle est à peine restée à la veillée. Juste assez pour jouer la victime et augmenter sa popularité.

    Je reste planté devant chez elle. Cette magnifique demeure, cet immense jardin, cette maison typique d’une grande famille riche. Je ne peux m’empêcher de voir le faux sous toutes ces paillettes. Un monde basé sur les apparences. Cette maison est comme elle : un cœur pourri drapé d’un voile doré. Combien de temps suis-je resté ici, exactement au même endroit, à essayer de te raisonner? Je ne compte même plus les soirs où j’ai fait un aller-retour chez moi pour t’apporter au moins de quoi t’abriter. Car même sous la  pluie, tu attendais patiemment qu’elle te pardonne. Alors je venais avec mon parapluie, et je restais avec toi. Et souvent, dès qu’elle remarquait ma présence à tes côtés, elle revenait vers toi. Tu étais à elle, tu étais son jouet, je n’avais pas le droit de te prendre. Tu ne devais pas traîner avec ce coincé de Kim TaeHyeong. J’entâchais ta réputation, et la sienne avec.

    Elle a essayé de nous séparer. Plusieurs fois. Mais tu tenais. Je lui faisais de l’ombre, elle n’aimait pas ça. Me côtoyer était hors de question. Il lui fallait briller, pas s’effacer. Tu étais un piédestal sur lequel elle pouvait monter. Je n’étais qu’un nid-de-poule dans lequel elle pouvait trébucher. Mais tu ne m’as pas abandonné. Finalement, peut-être que c’est moi qui aurais dû partir.  Peut-être qu’elle aurait été moins jalouse. Moins possessive. Peut-être que tu n’aurais pas atteint ta limite. J’aurais dû te protéger. Maintenant, c’est trop tard.

 Je vais donc préserver ta dignité.

    J’escalade le muret et  me dirige vers sa chambre. Sa fenêtre est entrouverte, comme toujours. Je ne suis jamais venu mais c’est tout comme. Tu m’as tout raconté dans les moindres détails. Ses habitudes, ses goûts, ses manies, je la connais comme tu la connaissais, toi. J’entre dans sa chambre. Elle dort paisiblement. Une autre preuve de son hypocrisie. Elle ne t’aimait pas. Elle t’utilisait.

Je vais te venger.

    Mon regard se balade sur son bureau jusqu’à trouver l’outil parfait. Je souris et l’attrape. Je fais doucement sortir la lame du cutter en me laissant bercer par les cliquetis dus au mécanisme de sécurité. Je la regarde de nouveau. Mon sourire s’efface. Comment as-tu pu te laisser aveugler? Mais c’est bientôt fini.

Je vais l’écraser.

    Je m’approche de son lit à pas de loup pour m’asseoir sur elle. Elle se reveille. Je plaque ma main sur sa bouche. Elle ouvre les yeux et s’agite. Je bloque ses bras avec mes jambes pour lui empêcher tout mouvement. Je vois la panique dans son regard. Un rictus se dessine sur mes lèvres.

Je vais la torturer.

    Je pose délicatement la lame sur sa joue. Sa respiration qui était si rapide sesuspend. J’appuie. Le sang commence à perler. Je continue. Elle ne bouge plus. J’en profite pour descendre le long de sa joue en laissant derrière mon passage une entaille profonde. Subitement, elle se débat. Elle se tortille, bouge dans tous les sens, j’ai du mal à la maîtriser. Mais je tiens bon. Je continue à lacérer sa peau si parfaite. Elle se débat de plus en plus, j’ai de plus en plus de difficultés à la retenir. Soudain, un coup violent m’arrive dans le ventre et me force à reculer. Elle vient de me donner un coup de pied. Libérée de mon emprise, elle appelle à l’aide. Bientôt, des gens vont arriver. Mais pas tout de suite, je n’en ai pas terminé avec elle.

Je vais la détruire.

    Comme elle a donné l’alerte, je n’ai plus besoin de la tenir. Elle essaie de s’enfuir mais je lui plante le cutter dans la jambe. Elle hurle. Je jubile. Elle tombe. J’attaque. Je concentre mes coups sur les parties visibles de son corps. Bras, jambes, tout ce qu’elle étale si insolemment. Tout ce qui fait sa réputation. Je lui arrache sa fierté, je la dépouille, je la punis. Mais je ne la tue pas. Il faut qu’elle vive.

Je veux qu’elle paie.

   Je veux l’anéantir. Lui faire regretter. Je regarde mon chef-d’œuvre. Malgré la faible luminosité, je peux voir le sang tremper son pantalon de pyjama. J’espère avoir coupé un nerf, comme ça elle ne pourra plus jamais marcher. Je ricane. Ce serait parfait. Je m’approche tandis qu’elle peine à se traîner hors de ma portée. Son visage déformé par la peur et la douleur agrandit mon sourire.

La lumière s’allume.

    Déjà. Mon sourire s’efface. Je me tourne vers la porte. Des hommes tatoués et armés entrent. Mon sourire revient. Tu vois, j’avais raison. Elle n’est pas nette cette baraque. Ils constatent avec effroi que j’ai repeint la chambre de leur princesse en rouge. Ils pointent leurs armes vers moi. C’est la fin.

    J’éclate de rire. Une détonation. Mes tympans explosent en même temps que mon ventre. Je suis projeté en arrière. Mon dos attérit violemment sur le sol. J’ai du mal à respirer mais je m’en fous. Ça ne m’enlèvera pas mon sourire. J’ai pu protéger ce qu’il reste de toi. Ta mémoire. Ton honneur. Ton image. Je notais tout dans mon journal. Mes parents le retrouveront. Les gens comprendront. Tu n’as pas à t’inquiéter. Tu ne seras pas un lâche. Tu peux reposer en paix.

    Je ne suis pas dans un film mais je vais faire tout comme. Mon dernier souffle sera pour toi.

« Je t’aime, Jeon JeongGuk. »

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Publié le 6 janvier 2016, dans One Shots, et tagué , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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